Semaine de la francophonie : c’est vous qui l’écrivez… ou la dessinez…

à partir des 10 mots suivants : fluide – ondée – mangrove – spitant – engloutir – à vau l’eau – plouf – ruisseler – oasis – aquarelle

Juliette KOZMICK

Ce matin je vais à l’école et la journée commence en faisant de la peinture. Il y a des pinceaux et de l’aquarelle. J’ai choisi l’aquarelle. On faisait de la peinture dehors. A un moment on a entendu un gros plouf. Tout était ondée et mon dessin était fluide. Il devenait tout ruisselant et une petite oasis s’est créée.
Lara MENEGHIN SARDUY, 7 ans (CE1 )

Cracher, dit Etienne. Ça, cracher, c’est formidable. C’est un mot à deux temps. D’abord, cra-, on se racle la gorge, bien profond, bien glaireux, puis, -cher, au moment de l’expulsion, mais cette expulsion n’a plus vraiment d’importance, on ne l’entend presque pas. Ce qui est important, c’est la gorge. C’est complétement différent en anglais, spit, c’est bref, direct, droit au but, on n’entend pas le raclement de gorge, mais le crachat en l’air. Et en italien, sputare. On pourrait croire que ça ressemble à l’anglais, mais c’est pas du tout la même chose, sputare, en deux syllabes, et la seconde, qui est plus longue, porte toute la charge sonore et lexicale. Quand on me dit sputare, je vois le crachat qui arrive, qui s’étale sur le visage de l’autre. Chaque langue a sa vision du monde, c’est presque psychologique. Le français voit l’agresseur, ou l’offensé, le type en colère en tout cas, l’anglais l’action suspendue, en train de se dérouler, l’italien la victime, celui qui fait rire à ses dépens. Comment tu dis cracher en espagnol ?

Comme souvent, Léonard ne suivait qu’à moitié le discours foisonnant d’Etienne. Il eut à peine le temps de bredouiller son ignorance qu’Etienne reprenait.

– Regarde sur ton téléphone. Pour une fois que ça sera utile.

Escupir, ça ne me dit rien du tout.

– A juste titre, c’est un mot qui ne dit rien. On ne peut rien projeter là-dedans. Puis trois syllabes, c’est trop long, c’est faiblard, ça arrive épuisé. C’est un crachat de grabataire. Mon préféré, c’est spit, tout un univers en une syllabe. Ça a quand même un effet grandiose, non ? Imagine un peu « Et alors, elle le regarde droit dans les yeux et lui spitte à la gueule » ; « Monsieur le marquis, cessez donc de spitter votre fiel comme une ondée sur mon tapis persan » ; « Et il lui fit une réponse bien spittante », etc.

– Oui, mais c’est pas très pratique si chacun se fait la langue qu’il veut. Comment on peut se comprendre avec les autres ?

– Attends, Léo, tu crois qu’une langue, c’est fait pour se comprendre ? Reviens sur terre : une langue, c’est fait pour s’éclater, pour inventer, pour attaquer, pour séduire. Mallarmé, tu crois qu’il cherchait à se faire comprendre ? Et Rimbaud ?

– Oui, mais, quand même, il y a un minimum. Par exemple, si tu me parles une langue étrangère, je peux pas te comprendre, et plouf, la conversation s’arrête. Si chacun parle sa langue, c’est comme la tour de Babel, on arrête tout parce qu’on devient tous fous.

– Attends, croire qu’on parle la même langue, c’est une illusion. Toi et moi, on utilise peut-être les mêmes mots, mais on n’est pas sûr de dire la même chose. Prends un mot aussi simple que rouge, par exemple. Il y a de fortes chances que, toi et moi, on ne perçoive pas le rouge de la même façon. D’ailleurs, personne n’est d’accord quand il s’agit de décrire ce que c’est exactement que le bleu, le vert, le turquoise, le bleu vert. « Sur cette aquarelle, regardez comme la mer est d’un splendide vert émeraude » / « Ah, vous appelez ça émeraude ? Moi, je la vois plutôt turquoise ». C’est toujours comme ça, non ?

– Tiens, regarde, spittant, ça existe. En belge, ça veut dire pétillant, interrompit Léonard, qui gardait un œil sur son téléphone. En France, dans un resto, si tu demandes de l’eau spittante, on va pas forcément te comprendre.

– Ce que je veux dire, Léo, c’est que, pour parler du même fluide ruisselant qu’on se propose d’engloutir avec son repas, on peut dire de l’eau gazeuse, de l’eau pétillante¸ de l’eau spittante, de la San Pe, ou encore autre chose. On va choisir une façon de s’exprimer plutôt que d’autres, le serveur va pas forcément te comprendre, mais, comme toujours, il moulinera dans sa tête et trouvera la solution, ou il te demandera de répéter, en espérant que tu dises les choses autrement. Si la langue, ça servait à se comprendre, on n’aurait qu’un mot, pas tout un tas de possibilités.

– Oui, mais les Belges, ils comprennent le belge, les Marseillais, l’accent de Marseille…

– Arrête, Léo. D’abord, en Belgique, ils ne parlent pas le belge, mais le français. C’est la même langue, mon cher, même s’il y a des variations. Tu dirais pas que le français qu’on parle au Maroc, c’est du marocain, si ? Donc, en Belgique, on parle le français de Belgique. Et justement, le français de Belgique, c’est pas le même que le français du Maroc. Et même le français de Marseille, c’est pas celui d’Aix-en-Provence, toi et moi, on ne parle pas tout à fait la même langue, même si on est potes et qu’on se comprend à peu près. Le français, c’est mille et une langues, il y a le français des mangroves, le français des déserts, celui des oasis, celui des maquis, celui des collines, le français du 16ème et celui des banlieues. On a presque chacun le nôtre.

– Ecoute-moi, Etienne. Tu parlais de Mallarmé tout à l’heure. Toi qui es passionné de littérature, tu vas me dire. Quand on prend un alexandrin de Racine, comme « O rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! »…

– Qui d’ailleurs est de Corneille…

– Tu n’en rates pas une. Je l’ai fait exprès, imagine. Donc, quand on prend un alexandrin célèbre, de Corneille ou de Racine, tout le monde le comprend et reconnaît sa valeur. Et ça, c’est au fond la charpente, le fonds commun qui fonde la langue française, d’après toi ?

– Oui, ton idée me plaît bien, même si je ne suis pas sûr qu’elle marche à tous les coups. Sorti du contexte, « La fille de Minos et de Pasiphaé »…

– Un autre alexandrin de Corneille…

– Bien sûr. Ça ne parle peut-être pas à tous les francophones, continua Etienne. Mais, oui, la littérature, ça fonde un peu une langue commune. C’est pour ça qu’il faut lire et encore lire, cultiver la vraie littérature, pour éviter que la langue, la culture et la civilisation partent à vau l’eau.

– Et faire des alexandrins.

– Et peut-être faire des alexandrins, pourquoi pas ? concéda Etienne.

– Tiens, je me lance. Que penses-tu de :

            « Déesse des mangroves, fée des palétuviers

            Reine des oasis, où l’on voit ruisseler

            Lumières d’aquarelle en splendides ondées

            L’argent, l’émeraude, la turquoise et l’écarlate,

            Déesse, donne-nous des pensées plus spittantes. » ?

Jean-Luc BRETON 20/032020

A Venise (que j’espère retrouver bientôt même avec tous ses touristes…)

En ces temps improbables, Venise est désertée par tous ses amoureux qui ne veulent pas mourir. Mais le Grand Canal a retrouvé son vert céladon digne d’une aquarelle de Canaletto.

Seul le « plouf » enthousiaste des grands cormorans qui plongent trouble la surface de l’onde : ils pêchent des poissons qui remontent les canaux. Après cette pêche miraculeuse, ils ruissellent comme après une ondée et passent des heures, jamais dérangés, à sécher leur noir plumage juchés sur les bricole ou même sur les paline.

Seul le cri des mouettes à l’esprit spittant déchire le silence de ce qui est devenu une oasis de tranquillité. Ainsi, la mouette rieuse et le goéland argenté n’ont plus besoin de guetter les détritus abandonnés par les touristes qui s’en sont allés à vau-l’eau : des superbes daurades, mulets ou anguilles redécouvrent les canaux près des marches des palais.

Devant la Giudecca : les robes fluides de Fortuny ondoient sur les fantômes des belles Vénitiennes que l’on devine dans la brume matinale…

La Sérénissime n’est pas prête d’être engloutie : elle campe sur ses racines comme les palétuviers dans la mangrove.

Jocelyne 20/03/2020

A vau l’eau ?!?! Eh mec, c’est pas parce qu’une oasis spitante ruisselle sous une ondée qu’on va se retrouver engloutis sous la mangrove ! T’as vu ta tête ? On te croirait tout juste remonté d’un plouf dans de l’aquarelle fluide ! Anonyme 19/03/2020

C’était il y vingt ans. Au moins. Ou plus.
Je ne sais plus compter. J’ai oublié.
Parce que les jours ruissellent sans discontinuer, le dernier recouvre celui qui le précédait dans un mouvement apparemment fluide et régulier, mais en réalité si spitant qu’il faut bien s’accrocher pour ne pas se laisser engloutir.

C’était il y a à peu près vingt ans, donc. Et j’en avais justement vingt, des ans. Ou presque.
Ce jour où j’ai embarqué une petite pirogue sur le Maroni.
Rien qu’une petite balade pour la voir, elle, la Fameuse, la Mystérieuse, l’Inquiétante. Celle dont le nom m’avait suffi pour concevoir malgré moi des images floues et mouvantes, depuis toute petite. Je l’ai donc aperçue ce jour-là, enfin, cette « Mangrove ». Je l’ai même touchée. Et de mouvante, elle est venue se figer dans ma tête, directement au cœur, pour une durée indéterminée. Immobile comme elle paraissait l’avoir toujours été.
Nulle ondée ne troublait ce jour-là son reflet dans l’eau et n’a jamais plus troublé son reflet dans ma mémoire. Le miroir est intact, et elle attend. Depuis ce jour, à l’abri dans mon imaginaire, elle attend. Patiemment et tranquillement. Majestueusement et Monstrueusement.
Elle s’est échappée quelques fois, par le passage secret de mes mains, furtive aquarelle échouée sur un bout de papier, peinture décharnée avec acharnement au coin d’une toile, enchevêtrement de chutes de fils de fer, telle une mâchoire gluante, l’épine dorsale stagnante d’un caïman qui s’ennuie et a besoin de voir le monde.
Elle est toujours revenue. Ma mémoire est devenue son oasis comme elle est devenue le mien.
Elle continue d’attendre.
Attendre que tout parte à vau l’eau ou que quelqu’un finisse par se décider à jeter le caillou qui brisera le miroir le temps d’un instant, dans un plouf magistral permettant que, peut-être, il se passe enfin quelque chose.
Avant que tout reprenne son cours normal, lisse, impénétrable et horizontal.
Jusqu’à nouvel ordre.

Manon DESMETS 18/03/2020

Je voyais la pluie ruisseler sur la mangrove telle une aquarelle, quand un rayon de soleil spitant vint éclabousser un groupe de palmiers, tel un oasis fluide après l’ondée. Je plongeais « Plouf », habits et chaussures partant à vau l’eau, laissant la vase les engloutir.

Cécile DUCHENE 18/03/2020

OH qu’il est doux se sentir ruisseler, de devenir une puissante mangrove, riche et vivante. L’énergie est fluide et chaude, comme une ondée d’été. Je deviens ma propre oasis. Mon âme spitante est prête à engloutir ce monde qui part à vau l’eau, puis à le recracher, plouf ! rendu à son humanité… Et nous voyons alors ce monde prendre forme : l’avarice, l’orgueil, la méchanceté disparaissent, les couleurs se délitent, s’adoucissent, prennent la transparence de l’aquarelle, en suspension dans mon milieu aqueux. Maintenant, je peux apercevoir au loin la lune, au-delà de ma frondaison.

Lisa-Flor SINTOMER 17/03/2020

Auberbabel 17/03/2020
Posted in Rétrospective.